7ème partie Les attaches de l’enfer (3)

Veillée de Pa Angel

7ème partie

Les attaches de l’enfer (n° 3)


Pa Angel regardait avec stupeur la pagaille à l’intérieur de  son tiroir de bureau.

-        "Qui sassa hé ça" ? Qui a fouillé ici ?

-        C’est pas moi, se défendit Ti-Cœur.

-        Mes feuillets sur la veillée sont éparpillés dans le compartiment, alors que je les classe en bon ordre, habituellement.

-        Monsieur Rabiot est venu dans la maison pendant la pause de la veillée de ce soir, dénonça Ti-Cœur.

-        Qu’est-ce qu’il faisait là ?

-        Il cherchait les toilettes et nous a même fait sursauter.. Lorsqu’il était dans la pièce, il a dû trifouiller dans tes affaires Pa.

-        Et c’est pour ça qu’il savait à l’avance mes idées, en déduit le conteur.

-        Comment cela grand-père ? Je croyais que tu improvisais tes histoires, s’étonna Ti-Cœur.

-        Je laisse toujours quelques traces écrites de la veillée, et donc je comprends comment monsieur Rabiot pouvait savoir à l’avance ce que j’allais raconter.

-        Quand tu m’as retrouvé ce soir sous la pluie, je venais de suivre cet homme, et je suis allé jusqu'à sa maison, qui était d’ailleurs complétement délabré.

-        Tu n’aurais pas dû faire cela.

Ti-Cœur n’écoutait pas les reproches et parlait très vite.

-        Figure-toi Pa, qu’il marchait sans canne.

-        Ce n’est pas possible. Ce vieil homme courbait le dos et s’appuyait sur sa canne lorsqu’il est arrivé à la veillée.

-        Non grand-père, cette fois-ci, il l'avait replié, et j’ai aussi remarqué des lumières étranges provenant de chez lui, à plusieurs endroits.

Ti-Cœur tremblait en racontant ses déboires.

-        J’ai aussi eu l’impression d’être suivi quand j’ai voulu repartir. Ensuite, tu m’as retrouvé avant que je ne sois rattrapé par quelqu’un.

Pa Angel réfléchissait.

-        Je refuse de continuer une veillée qui a été lu par un étranger, qui a poursuivit mon petit-fils, décida Pa Angel mécontent.

-        Tu ne la raconteras plus ?

-        Non.

-        Et que vas-tu dire à nos invités quand ils viendrons écouter la suite de la veillée vendredi prochain ?

-        Je leur dirai qu’elle est terminée. Et dès demain matin j’irai chez monsieur Rabiot pour avoir une explication avec lui, décida Pa Angel.

-        Ils seront déçus. Tu n’as jamais agi comme cela.

-        Allons-nous coucher mon petit.

Ti-Cœur retrouva son lit et dormit paisiblement. Lorsqu’il se réveilla, en pleine nuit, il entendit quelqu’un l’interpeller.

-        Ti-Cœur j’ai besoin de toi. Viens nous sauver !

L’enfant quitta son lit et se dirigea vers les persiennes, les ouvrit et reconnu un visage familier. C’était Raoul Brodequin qui lui parlait. Ses mains étaient entravées de fils ensanglantés, et ses jambes entourées de ficelles multicolores qui remontaient lentement des pieds à sa tête.  

Ti-Cœur voulu le rejoindre, et vite quitta sa chambre pour aller à son secours. Quand il ouvrit la porte, il fut repoussé par des morceaux de fils, qui l'obstruaient. Il remarqua la tête de la chatte Crinoline, enchevêtrée. Soudain, une immense pelote de fils se jeta sur lui.

 

Ti-Cœur hurla et se retrouva dans son lit.

Auprès de lui Man Angel le secouait.

-        Mon chéri réveille-toi ! Tu as fait un cauchemar. Tu ne parlais que des Brodequin.

Il lui expliqua son rêve.

-        Le conte de ton grand-père t’as fait peur. Si c’est ainsi, tu n’iras plus aux veillées.

-        Non, man !

-        Alors, recouche-toi, il est quatre heures du matin.

 

Ti-Cœur s’allongea. Et s’endormit difficilement.

 

Le lendemain, un rayon de soleil traversait les persiennes. Ti-Cœur ouvrit la fenêtre, et observa le paysage chatoyant de la montagne Pelée.

Il huma l’air, en regardant le paysage en pente douce de la montagne volcanique où était construite sa maisonnette. Un champ de banane s’étendait au loin. Il examina le bois d’où son grand- père l’avait sorti le soir, et frémit.

Il se dirigea ensuite vers la salle d’eau, s’habilla, et gagna la véranda, où un colibri picorait une fleur. Un couple d’oiseaux qui passaient facilement comme invisibles, demeuraient immobiles dans l’enfoncement des feuillages. Soudain, ils se mirent à chanter.  Ti-Cœur reconnut les siffleurs de montagne. Leurs pattes et leurs pieds orange-jaunâtre contrastaient avec les rémiges  plus sombres d'une fine bordure grise et de leur joli ventre roux. Les oiseaux tiraillaient un fil entre leur bec .

Ti-Cœur s’en amusa, et observa la longueur de celui-ci. Il s’approcha brusquement de l’arbre et les oiseaux s’envolèrent en laissant tomber leur babiole. Intrigué, il recueillit une ficelle multicolore.

C’est incroyable ! D’où cela provient ? C’est comme dans le conte de Pa Angel !

 

-        Man ! J’ai trouvé un morceau de ficelle ! S’écria Ti-Cœur en se précipitant vers sa grand-mère qui en ce samedi matin, s’apprêtait à se rendre au marché de Saint-Pierre pour vendre ses légumes. Comme elle ne semblait pas disposée à l'écouter, le garçon demanda:

-        Où est Pa Angel ?

-        Il est dans son atelier. Ti-Cœur, j’ai besoin de ton aide dans dix minutes pour apporter les produits.

-        Oui, je reviens.

-        Ti-Cœur, le conte ne te réussit pas, dit la grand-mère en le retenant. Hier soir tu m’expliquais avoir vu un personnage et la chatte et maintenant des fils apparaissent ?

-        Il est dans ma main.

Il brandit son poing fermé.

-        Tu ne dois pas confondre l’imaginaire et la réalité ! Intervient Man Angel mécontente.

Son grand-père remontait l’allée. Ti-Cœur courut vers lui.

-        Je viens de chez monsieur Rabiot. Sa maison est coquette, et non en lambeau comme disais ta grand-mère. Il m’a d’ailleurs avoué avoir cherché des mouchoirs le soir de la veillée et est tombé sur mes écrits sans le vouloir. Il s’est même excusé d’avoir parlé pendant la veillée et ne savait pas que cela m’avait froissé. Donc tout va bien !

Ti-Cœur l'écoutait à peine et avait hâte de lui parler.

-        Pa, j’ai fait un cauchemar. J’ai rêvé de crinoline dans une boule de fils entremêlés.

-        Pourquoi les évènements qui se déroulent dans ma veillée arriveraient-ils ici ? Non je ne crois pas à cela.

-        Mais Pa, regarde ce que je tiens dans ma main.

Ti-Cœur ouvrit son poing, et déçu remarqua

- Il n’y a rien ! Le fil a disparu.

-        Voyons Ti-Cœur tu as dû mal voir. Viens m’aider pour préparer mes cartons de poterie que je dois vendre au marché de Saint-Pierre.

    En entrant dans l’atelier, Pa Angel se dirigea vers ses poteries.

-        Ti-Cœur, va me chercher la brouette pour apporter les cartons.

L’enfant s’arrêta dans un coin de la pièce et semblait comme tétanisé.

-        Pa..Pa, viens voir, balbutia Ti-Cœur.

-        Qui a-t-il ?

Inquiet, son grand-père le rejoignit.

Il faillit tomber à la renverse lorsqu’il remarqua que les filets de pêches suspendus aux murs qu'ils reprisaient, étaient devenus multicolores.

Soudain, une couleur noirâtre les entoura et descendit du mur, en les recouvrant lentement.

Ti-Cœur poussa un cri de frayeur.

-        Ils viennent de l’enfer ! Cria Pa Angel stupéfait.

(…)


Fin des publications des 7 premiers chapitres sur 20 de la veillée n°2 de Pa Angel.
La veillée
n°2 :
"L'incroyable commande de Raoul Brodequin pendant Vichy"  est réservée à l'édition.
 Merci de votre fidélité.

 

 

 

 

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