Veillée N°1 : 4ème partie - Les affres du doutes

Veillée N°1 : Raoul le petit cordonnier, et les 17 brigands de la route de la Trace.
 
« Tous droit réservés, Joëlle JEAN-BAPTISTE »
 
4ème partie - Les affres du doute
 
 
 
Raoul Brodequin fut soulagé d’entendre madame Fiacre appeler son mari. Sa petite tête, de la femme contrastait avec l’ombre de sa forte carrure. Le jeune cordonnier sentit soudain un froid l’envahir, comme si la température avait chuté dans la pièce.
 
 - Pourquoi m’as-tu appelé Irma ? Demanda un homme d’une voix puissante. Tu m’as dérangé, parce que je réfléchissais à la façon de m’y prendre, pour réparer notre toiture.
 
- J’ai un service à te demander Abel, dit doucement la veille femme en se levant lentement. Ce jeune cordonnier doit sauver son père, et un vieil homme, tombés dans un fossé.
- Que font-ils dans ma forêt ?
- Des brigands nous ont attaqué, répondit le jeune cordonnier en frémissant.
 
 Il regarda autour de lui et ne vit toujours pas l’homme. Madame Fiacre mit son chapeau, en nouant les lanières autour de son cou. Lorsque qu’elle se retourna, Raoul fut surpris de voir une vision d’horreur. La tête de la femme, comportait un double visage !
 
Le visage d’un homme apparaissait dans l’autre face, avec une barbe mal entretenue. Elle et son mari ne faisait qu’un !
 
Un long cri sorti tout à coup de la gorge de l’enfant qui se précipita vers la porte d’entrée. Le soucougnan plaqua ses deux mains sur ses oreilles.
 
 - Un monstre ! C’est un Croque-Âmes ! Hurla Raoul en dévalant le chemin.
 
- Je l’avais pourtant averti de ne faire aucun bruit ! S’exclama la femme inquiète.
 
 - Qu’est-ce que cela veut dire ? Ne savais-tu pas que j’étais sensible aux bruits. Railla Abel. Tu veux me rendre sourd en faisant entrer chez nous ce petit gêneur !
 
- Non Abel, je crois que cet enfant est effrayé. Je me demande par quoi ? Tu lui as pourtant gentiment parlé.
 
Madame Fiacre ne se rendait pas compte que leur apparence pouvait effaroucher toute personne qui les regardaient.
 
- Reviens mon petit, nous allons t’aider ! Proposa t’elle.
 
Le jeune cordonnier ne les écoutaient pas, car il s’enfuyait sous le regard réprobateur du soucougnan à double face. Celui-ci le suivit de près en survolant la végétation humide de la route de la Trace.
 
 C’est avec terreur que le cordonnier vit surgir derrière lui le monstre. "
 
 
- Et cric, dit Pa Angel en stoppant son récit.
- Et crac !Répondit son auditoire.
- Messieurs et Mesdames, est-ce que la cour dort ?
- Non, la cour ne dort pas ! Crièrent les invités des Angel.
 
Ti-Cœur, devait aller chercher une autre bouteille de jus de goyave dans la cuisine.
- Tu m’accompagnes Valentin ? Demanda t'il.
- Tu as peur d’y aller tous seul ?
- Pas du tout, menti Ti-Cœur en regardant la cuisine où aucune lumière ne filtrait.
 
 Man Angel leur dit.
- N’y aller pas car je vois une autre bouteille à côté de la table. Ti-Cœur semblait content de le savoir. Traverser seul l'allée sombre jusqu'à la cuisine, après avoir entendu cette partie de la veillée de son grand-père, Pa Angel, ne l'enchantait guère.
Il servit du jus aux invités.
- Vous voulez la suite de la veillée et savoir si Raoul va réussir à semer le soucougnan ?
 - Oui, Pa Angel! Dit la foule enthousiaste.
- Hyé bap ! Clama Pa Angel, en se levant d’un bond pour continuer son histoire…
 
 
"Raoul courrait et se souvint du sanctuaire aux multiples bougies. Il arriva devant l’autel, s’empara de deux bougies et s’en servit comme une arme, pour combattre le soucougnan.
 
Celui-ci apparu devant lui, et sentant le danger, Raoul jeta une bougie sur le monstre dont les vêtements s’enflammèrent instantanément.
 
- Pourquoi fais-tu ça ? Cria le monstre en s’approchant de lui. Il semblait ne sentir aucune douleur. Raoul hurla encore et coupa à travers la forêt de bambous pour retrouver son père, alors que la torche vivante le poursuivait.
 
Soudain le soucougnan en feu s'arrêta.
 
- Allons sous cette cascade, proposa madame Irma. Même si nous ne ressentons rien, nous risquerions de brûler une partie de la forêt.
Ensuite, nous rattraperons ce petit insolent. Il hurle tellement que nous n’aurons aucun mal à le trouver.
 
Pendant ce temps, Raoul arriva essoufflé au bord du précipice et alerta son père.
 
- Papa, une forme horrible me poursuit !
 
- Quel est son nom ?
 
- C’est les Fiacre, une femme et un homme qui sont dans un même corps !
 
- C’est impossible cela, cria son père effrayé.
 
- C’est lui, bégaya le vieil homme, le soucougnan ! Il faut aller le chercher. On a besoin de lui.
 
- Mais papa, j’ai peur du soucougnan !
 
- C’est pas la peine de partir à notre recherche Raoul, déclarèrent deux voix en même temps. Raoul ne bougea pas, il n’osa pas se retourner, car le monstre se trouvait derrière lui.
 
- Tu as fait le mauvais choix en enflammant nos vêtements !
 
- Monsieur et madame Fiacre, je ne faisais que me défendre.
 
La curiosité prit le dessus, car l'enfant se retourna, et découvrit un corps affreux devant lui.
 
Vêtu de larges feuilles tout autour de sa chair, le soucougnan lui fit face. Sa tête comportait deux visages placés l’un derrière l’autre. Il tenait une hache aiguisée dans des mains en cloque. Ses paupières demeuraient closes. Aveugle, il n’avait ni cils, ni sourcils. Sur l’une de sa face squelettique, on pouvait distinguer, une bouche édentée dans ses joues creuses. Lorsqu’il se retourna pour regarder le fond du fossé, d’où s'échappaient les cris de son père, Raoul vit l’autre face, celle de madame Fiacre.
 Un rictus lui barrait ses lèvres rougies. Une langue noircie sortie de sa bouche édentée.
 
- Tu nous as fait du mal, jeune effronté ! Elle avait les paupières entrouvertent. Raoul plaquait ses deux mains sur sa bouche, pour ne plus crier. De toute façon, il était aphone.
 
« Le moindre bruit le contrarie » lui avait auparavant dit Madame Fiacre, avant cette horrible transformation. Dans les affres du doute, Raoul ne bougea plus.
 
- Aidez-nous ! S’écria le vieil homme, au fond du ravin. La nuit va tomber et nous voudrions sortir de votre territoire !
 
- Voila, une bonne initiative, ajouta le soucougnan. J'ai des problèmes de vue. Alors,  il faudrait que vous m’indiquiez, où se trouve votre charrette. Et je la soulèverai pour l’enlever du fossé.
 
Aussitôt dit, aussitôt fait. Firmin Brodequin et Hector Tuillier coupèrent des branches, et cognèrent chacun sur l’une des deux roues avant de la charrette. Le soucougnan s’éloigna un moment et revient avec de longues lianes. Puis, il descendit le fossé en se dirigea au son des coups portés sur la charrette, et arriva vers les sinistrés.
 
Ensuite, sans s’attarder, il enroula les lianes autour des roues et remonta lentement avec agilité, la charrette du fossé.
 
Raoul vit alors l’incroyable manœuvre du Croque-Âmes, pour soulever la charrette, où son père et Hector Tuiller, s’étaient auparavant glissés. Les deux hommes avaient enroulés les rênes du cheval à leur corps pour éviter de tomber. Le vieil homme faillit atterrir dans le ravin. Il se cogna la tête dans la charrette en mouvement. Firmin, le retint de justesse et s’aperçu qu’il était évanoui.
 
Quelques instants après, la charrette s’immobilisa en haut du ravin, lorsque le dernier rayon du soleil, disparu entre le sommet des bambous.
 
Raoul, plongea dans la charrette et tomba dans le bras de son père.
 
- Mon fils, tu trembles. Tu n’as rien ?
 - Chut ! Il ne faut plus bouger papa, ni parler ! Lui conseilla-t-il, en se rappelant de la recommandation de madame Fiacre.
 
 « Lorsque tu verras mon mari, ne lui parle pas. Et évite d'élever la voix. Ne le regarde surtout pas dans les yeux. Reste immobile, et baisse la tête devant lui. » 
 
 
 Tout à coup,  le soucougnan s’écroula au sol, et plaça une oreille pour écouter les signes de la forêt.
 
 
Quelques minutes après, Firmin et Raoul entendirent une voix lugubre déclarer.
 
- Irma, nous veillerons ensemble sur mon territoire durant cette nuit, dit le soucougnan, rassuré de n’avoir entendu aucun bruit de pas.
 
 
Puis, le Croque-âmes s’éloigna, lentement, dans les profondeurs de la forêt de la Trace."
 
 
 
 
 
 
 
 
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