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" Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE " N°3
La quimboiseuse
Saint-Pierre, dans une maison modeste, madame Armande Cokar, une béké, appelée la « quimboiseuse », était ravie.
La méthode de son cabinet de voyance, fonctionnait parfaitement. Et au moment du règlement de ses honoraires, elle savait négocier. – Le prix a triplé madame Gertrude. Vous n'avez pas cette somme ? Alors on va s'arranger. Eh bien, donnez-moi votre collier en or ! Cela couvrira tous les frais de nos séances du mois, madame Gertrude. Vous comprenez que je ne peux plus vous faire des séances à crédit. Je dois m’occuper de ma jeune nièce. – D'accord madame Cokar, le voici. Grâce à vous, mes affaires vont aller de mieux en mieux. La quimboiseuse termina sa consultation par un Ave Maria et un Amen, avec de l'eau bénite. Mais qui achète encore des dentelles de nos jours ? Marmonnât-elle en refermant sa porte derrière sa cliente. Quelle idiote celle là ! Elle prend ses désirs pour la réalité. Madame Cokar venait de prédire à madame Violette Gertrude, une superbe réussite pour son commerce de dentelles. Elle se frotta vigoureusement les mains en regardant sa caisse pleine d'argent. Cette Gertrude avec tous ses bijoux en or en permanence devant mes yeux, m’a tenté. La prochaine fois, je prendrai son bracelet et ses boucles d'oreilles ! Elle plaça le collier dans un coffret qu’elle referma à clé. Derrière elle, une petite voix l'interpella. – Tante Armande, dans une semaine débute le carnaval, peux-tu me donner un peu d'argent pour m'acheter des chaussures ? Les miennes sont toutes usées. S’il pleut, l'eau rentrera encore dans mes souliers, continua timidement la jeune fille. Madame Cokar furieuse se retourna, en la toisant. – Non ! Ti-Manmaille, man pas ni l’agent ! Hurla-t-elle en créole et en refermant brutalement sa caisse à clé. Et puis quoi encore ! Déjà, depuis la mort de ta pauvre mère, j'ai eu la bonté de te recueillir ? Cannelle, une ravissante chabine, s’empressa de quitter la maison. Elle n'aimait pas entendre les jérémiades de sa tante. Elle alla tristement rejoindre Ti-Cœur, qui l’attendait assis sur un banc devant chez elle. Il dégustait une glace à la goyave qu’il venait d’acheter à l’épicerie. Il en tendit une à Cannelle. – Merci Ti-Cœur, j’avais bien besoin d’un remontant. – Ta tante t’a encore disputée ? – Vite, il faut partir tout de suite, pour ne pas être en retard. Je te raconterai en route… Madame Cokar ouvrit un tiroir et prit un album poussiéreux. Elle observa avec tristesse, et rancœur une généalogie, quelques dessins et photos de ses richissimes ancêtres propriétaires d'immenses plantations coloniales. Je vais enfin pouvoir me venger de cette ville qui a tant humilié mes ancêtres. Ils vont tous me le payer, dit-elle tout à coup, ulcérée, les yeux hagards, en regardant par la fenêtre, les enfants courir en direction de l’atelier de couture. Depuis l’abolition de l'esclavage par Victor Schœlcher, en avril 1848, mes descendants ont tous été ruinés. Il n'y avait plus de main d’œuvre soumis pour faire les travaux des champs. Ils veulent tous être payés maintenant ! Elle continua de fulminer. Mon mari Hector Cokar, n'avait pas pu faire face aux nombreuses dettes qui s’étaient accumulées. Et nous avons perdu nos plantations de bananes ravagées par les cyclones à répétition. Lorsque, après sa mort à la suite d'une longue maladie, les ouvriers m'ont lâchement abandonné. Ils voulaient des augmentations de salaire, ces malotrus. Pour subsister financièrement, j'ai du reprendre ce minable cabinet de voyance. Mais ils me le payeront en temps et heure, ces rustres d'esclaves. Certaines familles m’ont pris en pitié, car j'étais la veuve éplorée du quartier. Heureusement que personne ne connaît mes intentions. – Ah ! Te voilà, cria-t-elle en ouvrant la fenêtre à Tanka, son chat noir fétiche. Celui-ci miaula et couru se réfugier dans la cuisine. Soudain, elle pouffa de rire. Bientôt, je serai vengée ! Madame Cokar ramassa rapidement le contenue de sa caisse, écrivit un petit mot, et se dirigea vers la cuisine. Elle déposa le message sur la table. Elle retourna dans son cabinet de voyance et s'enferma à double tour. Elle ouvrit une grande armoire en chênes, récupéra des bottes de caoutchouc qu'elle enfila. Ensuite, elle prit son châle l’enroula autour de ses épaules, puis alluma une lampe à pétrole. Elle poussa un petit loquet et s’engouffra au fond du meuble. Soudain, le panneau glissa en se refermant brutalement derrière elle…
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