|
" Tous droits réservés par Joëlle JEAN-BAPTISTE "
N°2
Des gargouilles
Ti-Cœur Angel arriva à l'arrêt du bus situé à un kilomètre de la plantation. Il n’y avait personne. Le « taxi-pays », fourgonnette bariolée, dont le nom «Que le ciel t’entende! » s'inscrivait en fioriture, sur sa carrosserie, sillonnait le quartier. Son chauffeur déposait à la demande, le long de son parcours les passager jusqu’au centre de la ville.
Ti-Coeur réfléchit quelques instants, au trajet qu’il fallait prendre. En me dirigeant vers la plage, je franchirai les rochers au bord de la mer. Mais ce parcourt est rempli de ciriques, ces maudits petits crabes aux pinces aiguisées, risquent de me blesser ; arriverai – je à l’heure ? Ou bien je prends le raccourci, en passant par la forêt de bambous qui, parait-t-il est hantée. Et si je traversais les ruines du Fort de Saint–Pierre ? J'ai entendu dire que des gargouilles installées au sommet des murs effrités, terrorisaient les individus qui franchissaient l'intérieur de ces décombres. Il se décida. Après tout, les gargouilles ne peuvent pas bouger ? Ce sont encore des ragots de commères. Rapidement, en longeant la plantation de bananiers, il se dirigea vers les ruines de Saint–Pierre. Il se souvenait en frémissant de l’histoire racontée par son grand-père concernant l'effroyable irruption, de la montagne Pelée, le 8 mai 1902. Une nuée ardente noire, parcourue d’éclairs, avec une vitesse foudroyante, avait surgit du volcan, et glissé sur le sol et sur la ville de Saint–Pierre. Des pierres, de la boue chaude, puis des cendres fines et sèches s’étaient abattues aux alentours, où l’on dénombra plus de vingt mille victimes. Ti-Cœur pénétra dans les décombres, en frissonnant. Il fut submergé par un brouillard très dense. Après quelques instants de stupeur, il s’arrêta. Il avait l’impression d’être épié. Soudain, il repéra des gargouilles accrochées aux gouttières vermoulues en haut des murs délabrés. C'est ridicule d'avoir peur, pensa t-il. Elles sont inoffensives ces statues de monstres sculptées. Tout à coup à sa grande surprise il vit une gargouille s’animer, et tourner la tête lentement. A travers la brume il distingua des yeux rouge sang, posés sur lui. C’était donc vrai ! Ce n’était pas des racontars ? Le jeune garçon hurla, et prit ses jambes à son cou. La gargouille sauta de mur en mur et rebondit lourdement sur lui en braillant. Ils tombèrent en roulant tous les deux par terre. Déchaînée, le monstre s’accrochait à ses cheveux. Ti-Cœur se débattit. Subitement, elle lui lacéra sa chemise, avec ses griffes, en arrachant les boutons. Il essaya de se dégager, mais la gargouille était la plus forte. Elle mordit sa sacoche. Ti-Cœur, terrorisé prit une pierre et s’apprêta à frapper l’animal lorsqu’il entendit soudain une voix ferme : – Benji ! Laisse cet enfant tranquille ! Ti-Cœur, haletant, les cheveux ébouriffés se redressa, et reconnu Léopold Markus, le directeur du cirque tenant une laisse vide. Confus, celui–ci s’excusa. –Désolé Ti–Cœur, le petit singe vient de s’échapper. Il aida le jeune garçon à se relever. L’animal qu’il avait pris pour une gargouille dans le brouillard, n’était qu’un petit ouistiti et qui maintenant se cachait derrière un buisson. – Il n’est pas méchant. Il s’amuse tout simplement. Tu n’as pas eu mal jeune homme ? – Non monsieur, ça ira, répondit Ti-Cœur, bien éprouvé, le cœur battant la chamade. Monsieur Markus sorti de sa poche trois coupons et ajouta. – Pour te remettre de se désagrément, je t'offre des places pour le spectacle qui aura lieu dans une dizaine de jours. Dis bonjour de ma part à Pa et Man Angel. – Merci Monsieur Markus. – Vient ici Benji, dit l'homme d'une voix ferme en agrippant le singe. Tu vas maintenant rejoindre tes dix autres compères. Ajouta–t’il en s'éloignant. Ti-Cœur venait de comprendre, que les gargouilles animées n’existaient pas. Epuisé, le jeune mulâtre reprit son souffle dix minutes plus tard, à l'entrée de la grille centenaire…
|



